Le secteur de la boucle de St-Laurent-la-Prée, vue par les cartographes du 18e siècle (Carte de Cassini), du 19e siècle (Carte de l’Etat-major, 1820-1866), et la représentation de la carte Topo25 actuelle (source : IGN).

Projet Cartae : à partir du paysage, inventer un langage cartographique pour l’agroécologie

La ferme expérimentale de Saint-Laurent-de-la-Prée s’associe à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles pour élaborer des représentations cartographiques du paysage parlant le langage de l’écologie, de l’agriculture et de la gestion de l’eau.

Le projet Cartae est né d’un constat 

Les langages cartographiques courants, comme ceux des cartes de randonnée ou des grandes plateformes numériques, ne véhiculent pas une information centrée sur les milieux naturels, les systèmes agricoles ou les enjeux majeurs comme celui de la gestion de l’eau. Fait paradoxal, les cartes d’État-major colorisées du 19e siècle nous renseignent aujourd’hui mieux sur la présence de prairies et de zones inondables que nos cartes actuelles, tout en traduisant de manière sensible les paysages, ses couleurs et son relief. C’est ce défi que nous avons choisi de relever, à savoir accompagner les transitions écologiques par la production de supports de représentation adaptés, accessibles et scientifiquement précis, en s’appuyant notamment sur les outils de cartographie numérique. Il existe en effet des bases de données nouvelles, comme le Registre parcellaire graphique, qui nous donnent aujourd’hui une image assez fidèle des assolements agricoles, tandis que la nature vectorielle de l’information géographique nous offre une grande liberté pour composer et recomposer des cartes adaptées à de nouveaux besoins. Les politiques de données ouvertes (open data) mettent à notre disposition ces trésors informationnels : nous avons décidé de les explorer pour mieux les mettre au service de démarches de transition agroécologique et de la gestion territorialisée de l’eau.

Pourquoi partir de l’exemple de la ferme expérimentale de Saint-Laurent-de-la-Prée ? 

Précisément parce que les compétences internes de l’unité expérimentale et les suivis continus réalisés sur la ferme, à la fois sous l’angle agronomique et écologique, offrent un regard et un outillage de grande précision sur un territoire singulier, marqué par l’eau, une diversité de milieux, des zones humides aux plaines cultivées, en passant par des coteaux bocagers ou boisés. Inscrite dans le contexte des marais de Rochefort et de l’estuaire de la Charente, la ferme de Saint-Laurent-de-la-Prée permet d’installer cette démarche cartographique à l’intérieur d’un périmètre plus large dans lequel cette typologie de milieux et de paysage reste pertinente. Du Marais poitevin au Marais de Brouage, du littoral charentais aux plaines du Niortais et de la Saintonge, c’est un vaste territoire à enjeux qui va bénéficier de ce travail de re-cartographie, qui se veut à la fois attractif, par la mise au point d’un langage sensible, et incisif, par la mise en évidence des corridors écologiques et des trames hydrauliques.

Cartae, comment ça marche ?

Concrètement, l’expérimentation repose sur la production opérationnelle d’une nouvelle carte, dessinée à l’échelle d’un large territoire (10 000 km2), en s’appuyant sur la confrontation des données publiques à des observations de terrain, en particulier sur celui de l’UESLP et des marais de Rochefort. Cet aller-retour est nécessaire pour vérifier la pertinence d’associer certaines données de nature très différente (les assolements, les reliefs, les milieux), puis leur attribuer une signification visuelle précise. L’opération croise donc une approche rigoureuse quant à la gestion de données, une compétence détenue par l’équipe de la ferme expérimentale, et une approche sensible apportée par la recherche en paysage. Ces compétences sont associées au fil d’un « mapathon », un atelier de production cartographique faisant alterner travail collectif et individuel, nourri de regards complémentaires, arbitré par les limites des technologies et par une exigence finale : cette carte doit plaire, mettre en mouvement, donner envie de l’expérimentation et du partage inventif du terrain. Le projet connaitra donc des rebonds avec des collectivités et des collectifs d’agriculteurs, pour tester des utilisations concrètes, comme la mise en œuvre de futures infrastructures agroécologiques en réponse à des enjeux de biodiversité, de production agricole et de gestion de l’eau.

Pourquoi associer le laboratoire de recherche de l’École nationale supérieure de paysage (Larep) ?

L’ENSP est le foyer de la formation des paysagistes en France, un lieu où l’enseignement et la recherche se focalisent depuis cinq décennies sur une approche évolutive et transformative du paysage, nourrie par le croisement des disciplines. La mise au point d’outils de médiation spécifiques au projet de paysage est aujourd’hui au cœur des activités de recherche du Larep. Le projet Cartae, développé avec l’UESLP, s’inscrit dans une problématique plus large, qui est celle de l’évolution des paysages gérés à partir des pratiques agricoles, qui représentent la moitié de la superficie métropolitaine, mais dont la gouvernance reste incertaine et complexe. Grandement transformé par des années de remembrement, d’agrandissement des fermes et de simplification des paysages, cet espace est aujourd’hui confronté à de grands défis économiques environnementaux. A la manière dont les remembrements des années 1960 étaient accompagnés par la production de nouvelles cartes parcellaires, il s’agit désormais de proposer de nouveaux supports cartographiques pour engager la transition agroécologique, favorisant notamment le dialogue agriculture/société. Le projet Cartae est donc une étape de travail, une plateforme pour rapprocher des milieux de recherche qui peuvent s’apporter des compétences très complémentaires.